Histoire De Lurbanisme Que Sais-Je Essayist

Introduction

I. Sciences et savoirs
II. Trois grandes périodes

CHAPITRE PREMIER - Histoire et usages de l’histoire des sciences  
I. Une histoire au service de la morale et des nations
II. La formation d’une spécialité
III. Une histoire de « tournants »

CHAPITRE II  - Les sciences anciennes (500 av. J.C. – 1600 apr. J.-C.)
I. L’écriture et le calcul
II. Une astronomie d’abord au service de l’astrologie et du calendrier
III. Un cosmos sphérique
IV. La théorie des éléments et des humeurs
V. La synthèse d’Aristote
VI. Géographie, démographie et institutions

CHAPITRE III - Le renouvellement des sciences (1500-1800)
I. Une nouvelle astronomie
II. Une nouvelle physique
III. Des sciences instrumentées
IV. Histoire naturelle et classification
V. Démographie, géographie et institutions

CHAPITRE IV  - Multiplication et convergence des disciplines (1800-2000)
I. Mathématiser les sciences baconiennes
II. De la géologie à la physique du globe
III. De la théorie cellulaire à la génétique moléculaire
IV. Darwin et l’origine des espèces
V. La physique moderne
VI. Spécialisation et collectivisation des sciences

CONCLUSION - Des sciences mondialisées 

Remerciements

Bibliographie  

1 - Manuscrit, éditions et copies anciennes

1

Lors d’une visite au château de Montaigne en 1770, un obscur historien du Périgord, l’abbé Joseph Prunis, découvrit par hasard un petit infolio d’environ 300 pages dans un vieux coffre. Bien que la page de titre et les premiers feuillets en aient été déchirés, l’érudit n’eut aucun doute sur l’importance de sa découverte : il se trouvait, à sa grande surprise et après deux cents ans d’oubli, devant le recueil des notes de voyage de Montaigne. L’ouvrage comportait 112 pages rédigées par un secrétaire anonyme, suivies de 166 autres, en français et en italien, de la main de l’auteur des Essais[1][1] Pour de plus amples détails sur la découverte du manuscrit....

2

Devant une trouvaille aussi inespérée, le comte Charles-Joseph de Ségur, qui possédait le château de Montaigne, donna son accord pour que l’heureux découvreur commençât à préparer une édition annotée de ce qui allait devenir, sous le nom qu’on lui connaît aujourd’hui, le Journal de voyage de Montaigne. A la lecture du manuscrit l’abbé Prunis fut rebuté par les détails un peu trop intimes sur le régime alimentaire et les cures thermales de Montaigne (voir la préface de Prunis, composée pour ce projet d’édition, infra). Encouragé probablement par d’Alembert à qui il avait fait part de sa découverte, Prunis décida donc de procurer une anthologie du Journal qui s’en tiendrait honnêtement aux passages autorisés par le bon goût. Cependant le comte de Ségur ne l’entendait pas ainsi. Il fit ordonner la saisie du manuscrit entre les mains de Prunis et chargea l’éditeur parisien Le Jay de trouver un autre historien moins embarrassé de bienséances. Le recueil fut cette fois confié à un érudit parisien, Anne-Gabriel Meunier de Querlon, gardien des manuscrits de la Bibliothèque du roi, qui promit de donner une édition du texte intégral.

3

Cette entreprise savante devait être collective. Comme l’indique Querlon dans son « Discours préliminaire » (infra), la partie italienne du texte fut déchiffrée et transcrite par un érudit piémontais qui se trouvait alors à Paris, Giuseppe Bartoli, antiquaire du roi de Sardaigne et associé étranger de l’Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres. Pour les notes explicatives de langue, de géographie ou d’histoire, Querlon se fit aider d’un jeune bibliophile, François-Louis Jamet, qui nous a laissé son propre exemplaire annoté du Journal (bn, Rés. Z. Payen. 386-387). Pour des raisons qui restent inexpliquées le manuscrit devait disparaître peu après son dépôt à la Bibliothèque royale. Malgré les recherches qui ont été menées depuis le xviiie siècle, il reste jusqu’ici introuvable.

4

L’édition du Journal parut sous trois formats au printemps de 1774 : un grand volume in-4° (A) et deux versions plus maniables in-12, l’une en deux volumes (C) et l’autre en trois volumes (B). Si une redécouverte du manuscrit reste en principe toujours possible, l’édition savante procurée par Querlon, Bartoli et Jamet demeure, dans l’attente d’une telle éventualité, d’une importance capitale. Cependant des copies du manuscrit avaient été faites, avant son dépôt à la Bibliothèque royale, par Prunis, Querlon et quelques autres. Or celle du chanoine Guillaume-Vivien Leydet, ami et collaborateur de Prunis, a été récemment retrouvée par François Moureau dans le fonds Périgord de la Bibliothèque nationale (bn, ms. Périgord 106, f° 50-72). Cette heureuse trouvaille, même si elle présente une version incomplète du manuscrit, permet d’améliorer notre lecture du Journal, à la fois en décelant les déformations que Querlon avait pu faire subir au texte et en fournissant une contre-épreuve à quelques leçons douteuses de l’édition originale. Nous avons donc tenu le plus grand compte des ajouts et des variantes de la « copie Leydet », et nous renvoyons en notes, chaque fois que c’est possible, à l’édition qu’en a donnée François Moureau, afin de profiter des leçons pertinentes de ce « suffisant lecteur » [2][2] Notre approche est donc en désaccord avec celle de....

2 - Le voyage de Montaigne

5

Le 22 juin 1580 Michel de Montaigne, âgé de quarante-sept ans, quittait son château de Guyenne pour se rendre à Paris. Il emportait dans ses bagages deux exemplaires de ses Essais dont la première édition venait de paraître à Bordeaux : si le premier allait être remis quelques jours plus tard au roi Henri III, le second devait rester dans ses malles pendant plus de cinq mois avant de parvenir à son destinataire, le pape Grégoire XIII. Car Montaigne s’était mis en route pour un long voyage qui devait le conduire, à travers la France, la Suisse, l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie, jusqu’à la Ville éternelle (voir le Calendrier et l’Itinéraire, infra).

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Outre le désir de prendre des vacances après la parution de son ouvrage, Montaigne avait plusieurs raisons de s’éloigner de sa province [3][3] Charles Dédéyan a étudié les principales « causes ».... Dans le chapitre « De la Vanité » il éprouvera le besoin de se justifier rétrospectivement : il nous dira le peu de goût qu’il a toujours eu à gouverner sa maison, son impatience devant les « servitudes domestiques » et sa tiédeur pour les « devoirs de l’amitié maritale ». En se rendant en pays inconnu il espérait trouver une « diversité de mœurs » qui le changerait de l’ennui et de la banalité quotidienne. Il irait chercher ailleurs cette « exercitation de l’âme » qui lui faisait cruellement défaut depuis la mort de son ami, Etienne de La Boétie. Certes il ne se faisait aucune illusion sur les mobiles qui pouvaient le pousser à un tel divertissement :

8

On se souvient que, dans le chapitre « De l’Institution des enfans » (I, 26), Montaigne avait recommandé la fréquentation des mœurs étrangères pour ouvrir l’esprit et former le jugement :

9

A cette cause, le commerce des hommes y est merveilleusement propre, et la visite des pays estrangers […] : pour en raporter principalement les humeurs de ces nations et leurs façons, et pour frotter et limer nostre cervelle contre celle d’autruy.

(153 a)

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Mettant ses propres préceptes en pratique, Montaigne allait donc se transformer en homo viator, entreprenant de traverser l’Europe pour vérifier sur le terrain ce dont il n’avait jusque-là qu’une connaissance livresque. Comme la plupart de ses contemporains il voulait voir de ses propres yeux ce qui restait d’une ville, Rome, qui avait occupé une si large place dans sa formation classique.

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Il faut dire que le voyage en Italie était à la mode. Depuis le traité de Cateau-Cambrésis (1559) et la pax hispanica qui l’avait suivi, la sécurité des routes s’était améliorée et l’on redoutait moins les vicissitudes du voyage. Rome, capitale d’un empire défunt et siège d’une papauté chancelante, était devenue un pôle d’attraction non seulement pour les humanistes en quête de sources mais pour tout honnête homme désireux de se faire une opinion personnelle en cette période de troubles religieux : Rome était-elle vraiment la Bête de l’Apocalypse que dénonçaient les protestants ? Ou n’avait-elle pas retrouvé sa force morale sous l’impulsion de la Contre-Réforme ?

12

Montaigne désirait aussi visiter Venise. Il se souvenait que son ami, Etienne de La Boétie, en avait vigoureusement chanté les vertus. Les Vénitiens n’incarnaient-ils pas l’idéal des libertés politiques ? Le Discours de la servitude volontaire était éloquent à ce sujet :

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Dans les Essais de 1580, Montaigne avait même écrit à propos de La Boétie : « S’il eut eu à choisir, il eut mieux aimé estre nay à Venise qu’à Sarlac [Sarlat en Périgord]. » A son retour d’Italie, il ajoutera dans la nouvelle édition de 1582 : « et avoit raison » (194 a). Sa visite avait confirmé la justesse de vues de son ami.

15

On a avancé parfois l’hypothèse selon laquelle Montaigne aurait été investi par le roi d’une mission diplomatique secrète. Certes notre voyageur devait rencontrer des personnages de haut rang au cours de ses déplacements. Mais rien ne permet de soutenir sérieusement, dans l’état actuel des recherches, qu’on lui ait confié une ambassade politique particulière. En revanche, Montaigne avait une raison très personnelle d’entreprendre ce voyage : il cherchait une thérapie contre la gravelle, maladie héréditaire, produite par la formation de calculs dans les reins et la vessie, qui le faisait terriblement souffrir. Il avait déjà séjourné dans les stations thermales de Gascogne et des Pyrénées, mais sans effet notable. Son itinéraire nous montre qu’il voulait visiter les principales stations thermales de Lorraine, de Suisse et d’Italie. En Toscane il séjournera près de trois mois aux Bains de la Villa à proximité de Lucques.

16

Un petit groupe de parents et d’amis accompagnait notre voyageur : Bertrand de Mattecoulon, son plus jeune frère, qui partait apprendre l’escrime à Rome ; Bernard de Cazalis, son beau-frère, qui avait épousé Marie, sa plus jeune sœur, dont il était déjà veuf ; Charles d’Estissac et François du Hautoy, personnages de haut rang et amis de la famille. Avec les domestiques, les valets, les laquais, les muletiers et les secrétaires, le groupe devait comprendre au moins une douzaine de personnes. Montaigne était de loin l’aîné, et ses avis étaient respectés par les membres de la petite troupe. Cependant il semble avoir peu apprécié, lui-même, la présence de ses compagnons, regrettant de ne pas trouver parmi eux l’interlocuteur privilégié qui aurait pu partager ses impressions [6][6] Meunier de Querlon parlera excessivement à ce propos.... Plus tard, dans le chapitre « De la Vanité », il écrira :

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C’est une rare fortune, mais de soulagement inestimable, d’avoir un honneste homme, d’entendement ferme et de meurs conforme aux vostres, qui ayme à vous suyvre. J’en ay eu faute extreme en tous mes voyages.

(III, 9, 986 b)

18

De toute évidence c’est à La Boétie qu’il pensait en imaginant ce compagnon de voyage idéal qui lui faisait amèrement défaut. D’ailleurs, pendant son séjour aux Bains de la Villa, le souvenir mélancolique de l’ami disparu lui reviendra en mémoire, plus de dix-sept ans après la mort de ce dernier. Au matin du jeudi 11 mai 1581, il notera dans son Journal : « Je tombay en un pensement si penible de M. de La Boëtie, et y fus si longtemps sans ne raviser que cela me fit grand mal. »

19

Montaigne ne choisit pas l’itinéraire le plus rapide pour se rendre en Italie. Après avoir fait remettre ses Essais à Henri III, il participa, en fidèle sujet, au siège de La Fère (Aisne), place forte que le maréchal de Matignon tentait de reprendre aux protestants. L’un de ses amis, Philibert de Gramont, ayant été tué pendant le siège, il accompagna sa dépouille mortelle jusqu’à Soissons. Il prit alors la route, sans attendre la capitulation de La Fère (le 12 septembre). Plutôt que de rallier Lyon et Turin par le col du Mont-Cenis, les compagnons traversèrent la France par la Champagne, la Lorraine et l’Alsace. Ils visitèrent Mulhouse, ville impériale alliée à la Confédération helvétique, et s’acheminèrent vers le lac de Constance en passant par Bâle et Baden. Etant remontés vers le nord pour visiter Augsbourg, ils redescendirent sur Munich et Innsbruck. La traversée des Alpes se fit par le col du Brenner. Arrivés en Italie, les voyageurs longèrent la vallée de l’Adige de Trente à Vérone, puis visitèrent Vicence, Padoue et enfin Venise. Ils atteignirent Florence via Ferrare et Bologne et, de là, partirent pour Rome avec étapes à Sienne et Viterbe.

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Après un séjour de plusieurs mois dans la Ville éternelle, Montaigne voulut traverser la Botte italienne d’ouest en est pour aller faire ses dévotions à Notre-Dame de Lorette. Revenu à Florence via Ancône et Urbin, il partit faire sa cure près de Lucques, aux Bains de la Villa : il y resta environ trois mois. Une excursion de quelques semaines lui permit de revoir Florence, de visiter Pise et de séjourner une quinzaine de jours à Lucques. Il était de retour aux Bains de la Villa lorsqu’il apprit par courrier la nouvelle de son élection à la mairie de Bordeaux. Il ne décida pourtant pas de rentrer immédiatement en France. Revenu à Rome, via Sienne et Viterbe, il y prit connaissance de la lettre des jurats de Bordeaux qui confirmait son élection. Deux semaines plus tard il était sur le chemin du retour : Pavie, Milan, Turin. Il traversa cette fois les Alpes par le Mont-Cenis, prit un repos d’une semaine à Lyon et, par Clermont-Ferrand, Limoges et Périgueux, atteignit son château le 30 novembre 1581 après un voyage de dix-sept mois et huit jours.

Itinéraire de Montaigne 22 juin 1580 – 30 novembre 1581

3 - Le discours du Journal

21

Le Journal de voyage, écrit entre juin 1580 et novembre 1581, soulève de nombreuses questions au sujet de sa rédaction, de son attribution et de sa destination. Le recueil se compose de quatre parties : 1 / une première partie (environ 45 % du texte) rédigée par un secrétaire resté anonyme ; 2 / une seconde partie (environ 24 %) écrite de la main de Montaigne en français ; 3 / une troisième partie (environ 29 %) rédigée par Montaigne en italien ; 4 / enfin une quatrième partie (environ 2 %) où Montaigne termine son texte en français (voir Calendrier et Itinéraire, infra). Cependant Montaigne devait relire la première partie rédigée par son secrétaire et y ajouter des notes manuscrites : environ 200 mots signalés comme tels par Leydet et Meunier de Querlon. Ces « allongeails » (III, 9, 963 b) sont d’une importance considérable pour l’interprétation du Journal. Ils nous renseignent, en particulier, sur le dialogue complexe qui s’établit non seulement entre Montaigne et son secrétaire mais aussi entre Montaigne écrivain et Montaigne lecteur de ses œuvres. De façon générale, ces commentaires nous fournissent un supplément d’information sur la situation énonciative du Journal.

22

Plusieurs théories ont été avancées pour rendre compte des problèmes de composition du Journal. Pour les premiers éditeurs il n’y avait aucun doute : le secrétaire, responsable de la première partie du texte, n’était qu’un scribe obéissant qui avait rédigé sa version sous la dictée de Montaigne. Déjà dans la préface, composée par l’abbé Prunis pour une première édition qui ne vit jamais le jour, on lisait :

24

Le bon chanoine trouvait pour preuve de cette soumission aveugle le fait que Montaigne était trop grand seigneur pour s’abaisser à mettre lui-même ses impressions sur papier. On sait qu’après le renvoi de son secrétaire, lors du séjour à Rome, il avait relevé l’« incommodité » d’une telle besogne :

25

Ayant donné congé à celuy de mes gens qui conduisoit cette belle besoigne, et la voyant si avancée, quelque incommodité que ce me soit, il faut que je la continue moy-mesme.

(infra, VIII, p. 109)

26

Dans son Discours préliminaire à l’édition princeps du Journal, Meunier de Querlon devait s’exprimer en des termes voisins. Le domestique était humblement soumis à la volonté de son maître, et la preuve en était cette fois d’ordre stylistique :

27

On voit qu’il [le secrétaire] écrivoit sous sa dictée [de Montaigne], puisqu’on retrouve ici toutes les expressions de Montaigne, et que même en dictant il lui échappe des égoïsmes qui le décèlent.

(infra, p. 308)

28

Plusieurs lecteurs successifs nuancèrent ce jugement en montrant que, même si, dans l’ensemble, le secrétaire suivait la manière de penser et d’écrire de son maître, il avait pris quelques libertés notables dans la rédaction (voir les travaux de D’Ancona, Buffum, Frame et Dédéyan).

29

Certains critiques tendent à donner une indépendance encore plus grande à l’« auteur » de la première partie du Journal. Dans deux articles fondamentaux Craig Brush, examinant les nombreux passages écrits par le secrétaire à la troisième personne, constate une « disproportion frappante » entre les phrases écrites sous la dictée de Montaigne et celles qui sont de son propre cru [8][8] La composition de la première partie du Journal de.... La balance penche très sensiblement, selon lui, du côté du secrétaire qui se voit promu au rang de véritable « auteur ». En outre, les variations de contenu et de style entre la partie confiée au secrétaire et celle rédigée par Montaigne sont jugées minimes. Ce n’est pas, comme le voulait Sainte-Beuve, que le secrétaire ait appris à reproduire par mimétisme le style de son maître. Tout simplement le Journal est écrit sans effet de style, à la va-vite, sans le savant naturel des Essais. Et Brush de conclure que Montaigne ne joua qu’un « rôle modeste » dans la composition de la première partie de son journal.

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Plus récemment encore, Fausta Garavini s’est attachée à rehausser la « dignité » de l’humble scripteur, protestant contre « l’obstination des critiques à effacer la présence envahissante du je narrant et à l’identifier au je narré » [9][9] Introduction à son édition du Journal, p. 10-11. Voir.... Selon elle, dans la première partie du Journal, le rédacteur fait preuve d’une indépendance d’esprit, d’une liberté de jugement et d’une autonomie d’écriture telles que son auteur ne peut être qu’un homme hors du commun, doué d’une curiosité et d’un discernement intellectuel exceptionnels. La mise en garde est la bienvenue : il faut en effet se garder d’« écraser le sujet obscur et discret [du serviteur] sous le sujet célèbre et ostentatoire [du maître] ». On peut se demander cependant s’il n’y a pas quelque paradoxe à vouloir faire du secrétaire un personnage si savant et si sage qu’il devienne un véritable alter ego de Montaigne lui-même. L’idée d’un « journal à deux voix qui se relaient sans se superposer » est séduisante ; mais correspond-elle vraiment à la réalité du texte ? Présupposer l’existence d’un scribe aussi bon écrivain que Montaigne revient curieusement à mettre en doute la possibilité d’une telle coïncidence. En outre, en posant a priori une séparation claire entre l’écriture des deux rédacteurs, on est poussé à interpréter le Journal selon des axes autonomes. Or, comme nous allons le voir, cette autonomie n’est pas aisément vérifiable, ce qui mine la vraisemblance d’une concurrence entre deux « écrivains », l’un célèbre, l’autre anonyme, mais de stature égale devant la postérité.

31

Qu’en est-il en fait de la réalité du texte ? Dans la partie dont il a la responsabilité, le secrétaire rapporte le plus souvent les faits divers vécus par l’ensemble des voyageurs en employant le « nous » collectif. Cependant, lorsque ses activités diffèrent de celles de Montaigne ou des gentilshommes qui l’accompagnent, il prend soin de faire le départ entre les diverses personnes en cause. C’est qu’il jouit d’une certaine autonomie. Ainsi en Autriche, à l’hostellerie de Mittenwald, il décide de se rendre à l’étuve pendant que ses maîtres sont occupés à dîner :

32

Il y a là une estuve en l’hostellerie où les passans ont accoustumé de se faire suer pour un batz et demy. J’y allay cependant que Messieurs soupoient.

(infra, IV, p. 49)

33

L’opposition Je/Messieurs reflète la différence de statut social : un domestique ne dîne pas avec ses maîtres. C’est encore le cas à Florence où le secrétaire a été chargé de négocier les termes du logement avant l’arrivée de Montaigne :

34

J’avoy fait marché, avant que mon maistre arrivast, à l’hostellerie de l’Ange, à sept reales pour homme et cheval par jour et quatre reales pour homme de pied.

(infra, V, p. 81)

35

Cependant on trouve aussi de nombreuses phrases où, sous la plume du secrétaire, c’est Montaigne qui semble parler : on y reconnaît la voix, la manière, le style de l’auteur des Essais. Dans ces passages « montaigniens », rapportés à la troisième personne, la grammaire paraît démentir l’identité de la voix qui parle. Charles Dédéyan a relevé certaines de ces pages où « le domestique, victime d’un lapsus calami, laisse parler son maître sans le vouloir » [10][10] Edition du Journal (Paris, Belles-Lettres, 1946), p..... Ainsi en Toscane, entre Scarperia et Loiano, le locuteur s’aperçoit qu’il a oublié d’aller voir les fontaines ardentes de Pietramala et le volcan de Peglio qui crache des flammes et même, dit-on, des pièces d’argent :

36

Je fus là averty d’une sottise que j’avoy faite, ayant oublié à voir […] le haut d’une montaigne d’où, en temps pluvieus et orageus et de nuit, on voit sortir de la flamme d’une extreme hauteur ; et disoit le rapporteur qu’à grandes secousses il s’en regorge par fois des petites pieces de monnoie, qui a quelque figure. Il eust fallu voir que c’estoit que tout cela.

(infra, V, p. 78)

37

Qui est ce locuteur ? Dans son édition Louis Lautrey met cet alinéa entre crochets parce qu’il paraît être une addition de la main de Montaigne [11][11] Montaigne, Journal de voyage, éd. Louis Lautrey (Paris,.... Bien que Fausta Garavini conteste cette attribution qu’elle juge « sans raison apparente » [12][12] F. Garavini, éd. cit., p. 418, n. 389., il semble difficile d’admettre que cet oubli ait pu être consigné dans le Journal s’il n’avait été jugé important par Montaigne lui-même. L’intervention du « je » du maître dans le texte du serviteur jette donc un soupçon sur la cohérence de l’énonciation. Car si cette première personne grammaticale peut ne pas renvoyer au rédacteur, quelle garantie aurons-nous de trouver une référence stable dans le reste du Journal ?

38

En outre, certains épisodes, auxquels le secrétaire n’a pu participer, continuent à être rapportés à la première personne comme si celui-ci en avait été témoin. Le cas le plus troublant est celui de l’excursion de Rovereto à Vérone. Le domestique, chargé de transporter les bagages des maîtres par bateau jusqu’à Vérone, n’a pas pu participer à cette étape :

39

Rovere, huict milles. Là ils mirent leurs bahus sur de ces zatte* qu’on appelloit flottes* en Allemaigne, pour les conduire à Verone sur ladite riviere d’Adisse, pour un fleurin* ; et j’eus la charge lendemain de cette conduite.

(infra, IV, p. 62)

40

Cependant le rédacteur continue à enregistrer à la première personne du pluriel les détails de l’excursion à laquelle il n’a pas pu participer. Plus exactement, sa narration alterne entre un « ils » qui l’exclut et un « nous » qui l’inclut, comme s’il hésitait entre deux modes de récit : celui de narrateur présent (récit dit « homodiégétique ») et celui de narrateur absent comme personnage de l’action (récit dit « hétérodiégétique ») [13][13] Nous reprenons la terminologie de Gérard Genette dans... :

41

Lendemain, qui fut lundi matin, ils en partirent […] ; ils vindrent disner à Bourguet […]. Nous avions tousjours la riviere à main droite. De là, partant apres disner, suivismes mesme sorte de chemin […], descendismes par une pente roide […]. Ils […] vindrent coucher à Volarne […]. Ils arrivèrent le jour de Toussaints, avant la messe, à Verone […].

(infra, IV, p. 63)

42

A leur arrivée à Vérone, les voyageurs retrouvent le secrétaire qui les a rejoints avec les bagages. Celui-ci déclare : « Je m’y rendis aussi avec mes bahus », ce qui confirme la bifurcation des itinéraires. Le dédoublement des personnes grammaticales ne semble pouvoir s’expliquer que par la confusion des voix narratives. Tout à l’écoute du maître qui évoque son excursion récente, le secrétaire oscille entre le discours direct (il rapporte alors le « nous » de Montaigne) et le discours indirect (il emploie alors le « ils » de la narration distanciée).

43

On retrouve une situation semblable à Rome lors du déjeuner chez le cardinal de Sens. Le secrétaire précise qu’il n’assiste pas à la réception :

44

Le dernier de décembre eux deux [c’est-à-dire : Montaigne et Estissac] disnerent* chez M. le Cardinal de Sens….

(infra, VII, p. 96)

45

Le récit de l’événement aura donc été rapporté a posteriori par Montaigne à son secrétaire qui le rédige à la troisième personne. Or, après le repas, le cardinal fait assister ses convives à un concert de musique religieuse :

46

Il y survint deus homes d’Eglise, bien vestus, à tout* je ne sçay quels instrumens dans la main, qui se mirent à genouil devant luy [le cardinal], et lui firent entendre je ne sçay quel service qui se faisoit en quelque eglise.

(infra, p. 97)

47

Les deux aveux d’ignorance (« je ne sçay… ») peuvent-ils être le fait du secrétaire qui n’a pas assisté au concert ? Certainement pas. Deux options se présentent alors. Ou bien Montaigne n’a pas jugé nécessaire de préciser dans son récit le nom des instruments et du morceau de musique ; le manque de précision est alors souligné par l’indéfini « quelque » (« en quelque eglise »). Ou bien il ignorait lui-même ces précisions et a fait part de sa propre ignorance au scribe qui l’a consignée comme telle. Dans les deux cas le « je » qui intervient par deux fois reflète la présence du maître dont la voix se fait entendre inopinément dans le discours du serviteur.

48

Des variations plus subtiles du même phénomène peuvent encore s’observer de loin en loin dans le texte. Ainsi, lorsque à Rome Montaigne apprend par hasard qu’on va exécuter un fameux criminel, nommé Catena, le secrétaire écrit : « Il [Montaigne] s’arresta pour voir ce spectacle. » La description du supplice est celle que rapporte Montaigne en tant que témoin oculaire : « Il [le bandit] fit une mort commune, sans mouvement et sans parole… » Les remarques qui suivent sur l’acharnement du bourreau contre le cadavre sont également de Montaigne : on les trouvait déjà dans les Essais[14][14]  Essais, II, 11, 431 a. Montaigne ajoutera d’ailleurs.... Comme si le contexte n’était pas suffisamment clair, le secrétaire se croit obligé de préciser :

49

M. de Montaigne y remerqua ce qu’il dict ailleurs, combien le peuple s’effraye des rigueurs qui s’exercent sur les corps morts….

(infra, p. 98)

50

De toute évidence on observe ici une situation énonciative complexe où les instances du discours se trouvent curieusement mêlées. Non seulement on reconnaît souvent la voix du maître dans le « je » ou le « nous » consignés par le scripteur, mais on surprend parfois Montaigne à rallonger le texte dont il n’est pas l’auteur en ajoutant des commentaires marginaux dans lesquels il adopte mimétiquement la position du scripteur.

51

Pendant le séjour à Florence, les voyageurs sont conviés à déjeuner au palais ducal. Le secrétaire rapporte l’événement de la manière suivante :

52

MM. d’Estissac et de Montaigne furent au disner du grand Duc : car là on l’appelle ainsi. […] Le duc est un gros homme noir, de ma taille.

(infra, V, p. 82)

53

Si la logique du discours nous oblige à penser que le secrétaire se réfère à sa propre taille, le contexte nous suggère que c’est Montaigne qui parle. En effet, un serviteur aurait-il eu l’audace de se comparer à un si grand personnage ? Probablement pas. Les chroniqueurs nous apprennent que le duc de Florence était d’une taille inférieure à la plupart de ses courtisans. Or Montaigne nous dit dans les Essais qu’il avait « une taille un peu au dessoubs de la moyenne » [15][15] « Or je suis d’une taille un peu au dessoubs de la.... Aussi, lorsque, sous la plume du secrétaire, on lit que le duc était « de ma taille », est-on tenté de comprendre que c’est Montaigne qui parle. Le doute est d’ailleurs levé depuis la découverte de la copie Leydet (voir supra). Contrairement à Querlon, qui reste silencieux à ce sujet, Leydet indique en effet sur sa copie que la référence à la taille du duc est écrite « en marge » du manuscrit :

55

Un autre cas singulier retiendra notre attention. Il s’agit du passage où le secrétaire relate l’admirable méditation de Montaigne sur les ruines de Rome. La beauté et la justesse de l’expression sont telles qu’il faut croire que le discours du maître est rapporté avec la plus grande exactitude :

56

Il [Montaigne] disoit qu’on ne voyoit rien de Rome que le ciel sous lequel elle avoit esté assise* et le plan de son giste […] ; ce n’estoit rien que son sepulchre. […] Encore craignoit il, à voir l’espace qu’occupe ce tombeau, qu’on ne le recognust pas tout, et que la sepulture ne fust elle mesme pour la pluspart ensevelie.

(infra, VII, p. 100)

57

Le secrétaire constate que l’amoncellement des débris antiques a fini par former des monticules élevés (« plusieurs naturelles montaignes ») qui semblent faire aujourd’hui partie du paysage romain. Or, en relisant plus tard ce passage, Montaigne a cru bon d’ajouter une analogie orographique avec son pays natal. Avec le recul, il compare le mont Testaccio de Rome à la colline de Gurson en Périgord où se trouvait le château de ses voisins et amis, Louis et Anne de Foix :

59

Dans les premières éditions Meunier de Querlon avait mis cette phrase entre crochets pour signaler qu’elle représentait une annotation marginale de la main de Montaigne. Mais, si tel est le cas, comment justifier l’emploi de la troisième personne ? La situation est l’inverse de celle où l’on parlait de la taille du duc de Florence : Montaigne continue la relation de son serétaire sans se soucier du changement de sujet.

60

Le texte présente alors un curieux emboîtement d’instances narratives, que l’on pourrait traduire de la façon suivante :

61

Mon secrétaire dit que je (Montaigne voyageur) disais que je (Montaigne observateur) craignais que ce tombeau fût lui-même enseveli ; or moi (Montaigne lecteur qui reprend la parole), je dis que le secrétaire aurait pu dire que je (Montaigne son maître) le comparais à ce monticule du Périgord que je (Montaigne gascon) connais si bien.

62

L’imbrication du discours est à son comble. Elle ne doit pourtant pas étonner car on en trouvait déjà un exemple réduit sous la plume du secrétaire dans la méditation même sur Rome :

64

Ainsi, en relisant la relation de son domestique, Montaigne est tenté d’adopter des attitudes opposées : il peut reprendre à son compte un commentaire dont il n’est pas l’auteur ou étouffer sa voix sous le masque de l’altérité. Tout se passe comme si les voix du maître et du secrétaire se mêlaient sans ordre apparent, se succédant ou même se chevauchant au gré des circonstances de la transcription. Elles en viennent à perdre ce qui leur était propre. Faut-il voir dans cette confusion la suprême négligence d’un Montaigne indifférent à la maîtrise de son discours ? L’hypothèse est séduisante mais la réalité est peut-être plus simple. Ne l’oublions pas, ces notes de voyage n’étaient pas destinées à la publication. Or, pour un aide-mémoire, la minutie n’est pas de mise. C’est l’enregistrement des événements qui compte. On les consignera sur le papier, si possible dans l’ordre chronologique ; mais, au gré des relectures et des réminiscences ultérieures, il pourra se produire des ajouts anachroniques. Le papier accueille toutes ces traces mnémoniques sans souci de hiérarchisation.

65

Il ne faut donc pas chercher à tout prix une cohérence entre énoncé et énonciation dans la rédaction du Journal. Bien souvent, le domestique rapporte les paroles ou les réflexions du maître sans les lui attribuer explicitement. Certains mots auraient dû être placés entre guillemets dans le texte du secrétaire pour indiquer que c’est Montaigne qui parle. C’est en particulier le cas des notes ajoutées en marge par Montaigne et signalées comme telles par Leydet ou Meunier de Querlon. Certes, on ne pouvait s’attendre à trouver ces signes diacritiques, d’ailleurs fort peu répandus au xvie siècle, dans un texte de caractère aussi privé. Dans la mesure, cependant, où il est possible de reconstituer, grâce à la découverte de la nouvelle copie, l’état du manuscrit original, il est important de reproduire les marques différentes de l’énonciation là où elles sont nettement discernables. Telle est l’option que nous avons suivie tout au long de cette édition.

4 - Un guide contre les guides

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Au xvie siècle, la plupart des guides de voyage, rédigés en latin et généralement publiés en Allemagne, proposaient au touriste une somme de renseignements généraux sur le pays à visiter. Il en est ainsi des fameux ouvrages de Hentzer, Münster, Pirckmair ou Zwinger, véritables Baedeker du xvie siècle [19][19] Nous renvoyons à notre bibliographie pour les réferences.... Leur présentation (methodus apodemica), fondée sur les principes mnémotechniques alors en vigueur, visait à ne rien oublier des détails importants du voyage [20][20] Sur les théories méthodologiques de la Renaissance,....

67

Dans l’Itinerarium Germaniae, Galliae, Angliae, Italiae de Paul Hentzer, par exemple, on trouve le plan suivant : 1 / invocation à Dieu ; 2 / description de la région ; 3 / topographie des villes ; 4 / considérations sur les mœurs et les coutumes du pays ; 5 / description des mers, fleuves, montagnes et forêts ; 6 / liste des monuments publics et privés ; 7 / description des institutions politiques. La Cosmographie universelle de Sébastien Münster propose, elle, tour à tour : 1 / « la description des pays & regions d’icelluy » ; 2 / « la grande variété & diverse nature de la terre » ; 3 / « le vray pourtraict des animaux estranges & incogneuz, avec le naturel d’iceulx » ; 4 / « les figures & pourtraictz des villes et citez plus notables » ; 5 / « l’origine, accroissement & transport des Royaumes, ensemble les Coustumes, Loix, Religions, Faictz & Changemens de toutes nations, avec les genealogies des Roys, Ducz, & autres Princes de toute la terre » [21][21] Bâle, Henry Pierre, 1556. Bibl. nat., Rés. G. 664..

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Montaigne a probablement compulsé de tels guides de tourisme avant de prendre la route. A son arrivée en Allemagne, il regrettera momentanément de n’avoir pas emporté avec lui la Cosmographie universelle de Sébastien Münster. Le secrétaire notera le fait :

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M. de Montaigne trouvoit à dire [= regrettait] […] qu’avant faire le voyage, il n’avoit veu les livres qui le pouvoient avertir des choses rares et remerquables de chaque lieu, ou n’avoit un Munster ou quelque autre dans ses coffres.

(infra, III, p. 32)

70

Un exemplaire de l’ouvrage de Münster, conservé à la Bibliothèque nationale, porte la signature de Montaigne [22][22] Sébastien Monstère [Münster], La Cosmographie universelle,.... Mais nous ne savons pas si le voyageur le possédait avant son départ ou s’il ne devait l’acheter qu’à son retour d’Italie. De toute façon, même s’il regrette de ne pas l’avoir emporté avec lui en voyage, il n’a certainement aucune envie d’en imiter le contenu et le style.

71

Dans l’ouvrage du philosophe bâlois, Theodor Zwinger, publié seulement trois ans avant le départ de Montaigne, on lit la déclaration d’intention suivante :

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A l’inverse des auteurs de manuels, Montaigne se méfie de toutes considérations générales. C’est le singulier qui l’intéresse : non pas ce qu’il aurait dû voir mais ce qu’il a vu réellement — au risque d’omettre d’importants lieux de mémoire comme la place du Dôme à Milan, qu’il passe allégrement sous silence.

74

La désinvolture de l’essayiste est connue ; et il aurait été surprenant de trouver dans le Journal un répertoire raisonné des lieux canoniques du tourisme transalpin selon un plan préétabli. Notre voyageur ne voulait pas répéter les détails scientifiques que tout un chacun pouvait trouver dans les guides de l’époque. Une telle hypothèse se trouve vérifiée par certaines notations du Journal. Ainsi, visitant les jardins de la villa d’Este à Tivoli, il écrit :

75

J’y consideray toutes choses fort particulierement ; j’essayerois de le peindre icy, mais il y a des livres et peintures publicques de ce suject.

(infra, VIII, p. 128)

76

Ses compagnons de route n’avaient qu’un but : arriver à Rome au plus vite. Lui ne s’en soucie guère : il veut jouir des menus plaisirs de la route, en prenant son temps et en refusant de s’astreindre à un itinéraire tyrannique. Flânerie insouciante, calquée sur le portrait de l’homme « divers et ondoyant » (I, 1, 9 a), et qui rappelle l’« alleure poëtique » des Essais, « à sauts et à gambades » (III, 9, 994 c). Le dessein du voyage se veut, au sens étymologique, « extravagant » (II, 8, 385 a). Rome était sans doute l’ultime destination ; mais, comme nous en informe le secrétaire, Montaigne aurait volontiers changé de cap, s’il n’en avait tenu qu’à lui, pour suivre son humeur vagabonde :

77

Je croy à la vérité que, s’il eust esté seul avec les siens, il fust allé plutost à Cracovie ou vers la Grece par terre que de prendre le tour vers l’Italie ; mais le plaisir qu’il prenoit à visiter les pays incognus, lequel il trouvoit si doux que d’en oublier la foiblesse de son aage et de sa santé, il ne le pouvoit imprimer à nul de la troupe, chacun ne demandant que la retraite.

(infra, IV, p. 61)

78

Au xviiie siècle les premiers éditeurs du manuscrit avaient déjà été frappés par la ressemblance entre le style des Essais et celui du Journal de voyage. Le premier document que l’on possède à ce sujet est éloquent. Dans une lettre adressée à l’abbé de Reyrac, ami commun de Prunis et de Leydet, l’auteur, dont on ignore l’identité, écrit en effet :

80

De même, dans la préface qu’il devait composer pour son édition avortée, l’abbé Prunis lui-même déclarait :

82

On s’est demandé depuis dans quelle mesure et sous quelle forme l’écriture du Journal pouvait être rapprochée de celle des Essais et éclairée par elle [26][26] Pour un état présent de la question, voir M. Bideaux,.... Les points de vue critiques divergent largement. Pour certains, Montaigne aurait accumulé des matériaux sous forme de notes en vue d’une réutilisation ultérieure dans son livre. Ces notes seraient donc des essais en puissance, la description primitive pouvant faire place à tout moment à une élaboration réflexive. De fait, on a souvent le pressentiment qu’à partir de notations fortuitement consignées sur la page pourraient germer des réflexions d’essayiste [27][27] Cf. A.-M. Rieu, art. cit., p. 60..

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Ce qui frappe cependant, à la lecture du Journal, c’est l’effet souvent comique que produit l’enregistrement de faits bruts, « non hiérarchisés » [28][28] Voir les propos de Hugo Friedrich à ce sujet, Montaigne,.... Il en est ainsi des rapprochements incongrus. Sans scrupule apparent, on fait voisiner des propos sur Calvin et sur les sources thermales, ou des remarques sur les cardinaux et sur les artichauts. Est-ce là pure négligence sans arrière-pensée ou subtile recherche d’une « esthétique du discontinu » avec, comme on serait tenté de le pressentir, la malice d’un faux ingénu ? Certes, il faut se méfier de lire le Journal comme un texte « philosophique » du xviiie siècle. En fait, lors de sa publication au siècle des Lumières, les libertins furent déçus de ne pas y trouver le contenu subversif qu’ils espéraient — ce qui explique sans doute l’oubli dans lequel il devait rapidement tomber [29][29] Comme nous l’avons déjà noté, d’Alembert eut vent très....

84

Les méandres de la route d’Italie sont à l’image de cette esthétique de la fluidité dont Montaigne avait tant apprécié les charmes chez Ovide et qu’il devait cultiver dans les Essais[30][30] Voir F. Rigolot, Les métamorphoses de Montaigne (Paris,.... En écriture comme en voyage, l’attrait du labyrinthe est puissant ; car le vrai plaisir pourrait bien être de revenir sur ses pas :

85

Ay-je laissé quelque chose à voir derrière moy ? J’y retourne ; c’est tousjours mon chemin. Je ne trace aucune ligne certaine, ny droicte ny courbe.

(III, 9, 985 b)

86

Le secrétaire notera que cette démarche volontairement négligente du voyageur ne manque pas d’irriter ses compagnons :

87

Quand on se plaignoit à luy de ce qu’il conduisoit souvent la troupe par chemins divers et contrées, revenant souvent bien près d’où il estoit parti (ce qu’il faisoit ou recevant l’avertissement de quelque chose digne de voir, ou changeant d’avis selon les occasions), il respondoit qu’il n’alloit, quant à lui, en nul lieu que là où il se trouvoit, et qu’il ne pouvoit faillir ny tordre sa voye, n’ayant nul project que de se proumener par des lieux incognus….

(infra, IV, p. 61)

88

Ici encore on pense au passage des Essais où Montaigne déclare :

89

« J’entreprens seulement de me branler pendant que le branle me plaist. Et me proumeine pour ne proumener ».

(III, 9, 977 b/c)

90

De là cet aspect « coupé » et « décousu » du discours et du parcours de Montaigne. Les expressions « à loisir », « à son ayse », « à son dessein » abondent ; elles caractérisent bien le désir du voyageur. Et ce serait presque le règne du « bon plaisir » s’il n’y avait ces coliques qui le pressent de s’acheminer vers une nouvelle source thermale.

5 - Un registre médical

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Le Journal de voyage est en effet, pour une bonne part, un « journal de santé ». Pendant sa longue cure aux Bains de la Villa Montaigne garde un registre minutieux des différents traitements auxquels il se soumet. Il observe au jour le jour, même parfois d’heure en heure, l’effet des eaux minérales sur son corps. Aucun détail ne nous est épargné : avec une précision quasi maniaque il note la couleur de son urine, le bruit de ses gargouillis, le nombre de ses ventosités : flati infiniti ! Il éprouve une crampe au gras de la jambe, une colique au côté droit, un picotement à la verge. Vient-il enfin de « rendre une pierre » ? c’est le bonheur. Mais pour combien de temps ?

92

Encore notre expert-comptable sait-il prendre une distance ironique vis-à-vis de tous ses recensements. On l’entend pester contre lui-même : « C’est une sotte coustume de compter ce qu’on pisse ! » Comme dans les Essais, son franc parler le sauve :

93

« Les Roys et les philosophes fientent, et les dames aussi… ».

(III, 13, 1085 b)

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On comprend que les premiers lecteurs du Journal n’aient éprouvé que du dégoût devant ces interminables bulletins de santé qu’ils trouvaient fastidieux et indiscrets. D’Alembert aurait même conseillé au « découvreur » du manuscrit de retrancher tous ces détails malséants et de ne donner qu’une anthologie du texte [31][31] P. Barrière cite le Voyage en Guyenne de Latapie (1778).... Aujourd’hui notre horizon d’attente a singulièrement changé ; et nous ne sommes plus guère choqués par les « indiscrétions » toutes relatives du Journal. En fait, le vénérable auteur des Essais n’en devient que plus proche et plus humain. Il quitte le « haut throne » sur lequel l’avaient assis des siècles d’histoire littéraire pour, selon son expression, « s’abaisser jusques à vivre ». Ne nous avait-il pas prévenus des tromperies de l’imagination ?

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Nous imaginons bien plus sortablement un artisan sur sa garderobe ou sur sa femme qu’un grand President venerable par son maintien et suffisance.

(III, 2, 810 c)

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Dans les Essais Montaigne nous dit et redit sa prédilection pour « une vie basse et sans lustre » (805 b), « une vie privée qui n’est en montre qu’à nous » (807 b). Or la publication du Journal permet de vérifier ces aveux : elle révèle un homme dans sa plus grande intimité, « tout entier et tout nud », selon la formule de l’« Avis au lecteur ». L’occasion nous est donnée de voir une philosophie morale s’exercer sur les aspects les plus dérisoires de l’existence : l’omniprésence de la colique, des calculs, des migraines joue comme un rappel du poids du corps dans la pensée. Descartes l’oubliera et Diderot nous la remettra en mémoire. On a fait remarquer que jusqu’au xxe siècle, il y avait rarement des « calculs » dans les reins des personnages de roman ; c’est que ceux-ci n’avaient pas de reins [32][32] « Dickens’ characters have no kidney stones because...… Montaigne, lui, a, hélas, des reins et des douleurs lombaires ; il ne le sait que trop. En le voyant tenir son « journal de santé » nous apprenons d’autant mieux à apprécier les moments de bonheur fugitif de l’homo viator.

6 - « Il diario di viaggio »

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Une bonne partie du Journal (environ 30 % du texte) est écrite de la main de Montaigne en italien. Il n’est pas question d’examiner ici en détail le problème délicat de la correction de l’italien de Montaigne. De savantes études ont été faites par des spécialistes et les points de vue divergent largement à ce sujet [33][33] Louis Lautrey (Introduction à son édition du Journal,.... En revanche, il est relativement aisé de s’accorder sur ce que dit le voyageur de la façon dont il maîtrise sa langue d’emprunt. Il suffit de considérer les propos qui encadrent la troisième partie du recueil, rédigée en italien. Les premiers mots du texte donnent le ton :

98

Assaggiamo di parlar un poco questa altra lingua….

(infra, XII, p. 167)

99

D’entrée de jeu l’accent est mis sur l’aspect approximatif de la démarche. On tente un essai (assaggiamo) de peu de durée (un poco) en recourant au langage parlé (parlar). Voilà un incipit qui connote les insuffisances heureuses et éphémères de la spontanéité. On pense à la page des Essais où Montaigne définit son langage idéal : « Le parler que j’ayme, c’est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu’à la bouche » (I, 26, 171 a).

100

De même, à l’autre bout du texte italien, lorsque ayant franchi le col du Mont-Cenis Montaigne cesse d’écrire en italien, il fait cette remarque :

101

Ici on parle François ; ainsi je quitte ce langage estrangier, duquel je me sers bien facilement, mais bien mal assurement, n’ayant eu loisir, pour estre tousjours en compaignie de François, de faire nul apprentissage qui vaille.

(infra, XVIII, p. 227)

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Il faut sans doute donner un sens positif à cet aveu. Le plaisir de communiquer est plus important que celui de montrer sa maîtrise en un « languaige estrangier ». C’est la « facilité » et non l’« assurance » qui importe au voyageur désireux de s’adapter au pays qu’il traverse et aux coutumes qu’il observe. La correction de la langue est bonne pour les pédants : rien ne lui est plus étranger. « C’est aux paroles à servir et à suyvre », lit-on dans les Essais : “que le Gascon” (ou l’italien ?) y arrive, si le François n’y peut aller » (I, 26, 171 a).

103

Forçant volontairement la dose, Montaigne écrira plus tard que l’italien est toujours resté pour lui une langue étrangère, qu’il pouvait se débrouiller pour l’usage courant, mais qu’il est resté incapable d’y exprimer des idées subtiles ou des pensées profondes. Dans le dernier livre des Essais on lit :

104

En Italie je disois ce qu’il me plaisoit en devis communs ; mais aux propos roides [dans les conversations sérieuses] je n’eusse oser me fier à un Idiome que je ne pouvois plier ny contourner outre son alleure commune. J’y veux pouvoir quelque chose du mien.

(III, 5, 873 b)

105

Sans doute Montaigne écrivait-il beaucoup mieux l’italien qu’il ne le dit ici, avec la fausse modestie calculée qui caractérise son discours. En relisant l’« Apologie de Raymond Sebond » il reviendra, en 1588, sur la question linguistique dans le contexte des faiblesses de la raison et des insuffisances du savoir. Or ce sera à nouveau pour affirmer, sur un ton enjoué, la priorité de la communication sur la correction :

106

Je conseillois, en Italie, à quelqu’un qui estoit en peine de parler Italien, que pourveu qu’il ne cerchast qu’à se faire entendre, sans y vouloir autrement exceller, qu’il employast seulement les premiers mots qui luy viendroyent à la bouche, Latins, François, Espaignols ou Gascons […] en y adjoustant la terminaison Italienne.

(II, 12, 546 b)

107

Ce conseil pratique au touriste dépaysé nous renseigne plus sur la philosophie montaignienne du langage que sur la pratique linguistique d’un Montaigne « écrivain italien » [34][34] Cf. F. Garavini, « Montaigne, écrivain italien ? »,.... Ici encore Montaigne se préoccupe plus d’essayer la langue que de s’en assurer la maîtrise.

7 - Un journal d’art et d’essai

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La désinvolture du voyageur se retrouve encore, à un autre niveau, dans la façon dont il parle des œuvres d’art qu’il rencontre sur sa route. On a souvent reproché à Montaigne le peu d’intérêt qu’il manifeste pour les ruines romaines et les chefs-d’œuvre de la Renaissance italienne [35][35] Dans son introduction à la vie et l’œuvre de Montaigne,.... Etait-il si peu sensible aux œuvres picturales, sculpturales et architecturales de l’Italie qu’il ne voulût pas faire état des émotions qu’elles déclenchaient chez lui dans son Journal ? La question ne date pas d’hier puisque Stendhal et Chateaubriand s’étaient déjà étonnés du silence du voyageur devant les splendeurs artistiques de l’Italie [36][36] Stendhal, Promenades dans Rome, in Voyages en Italie,.... Elle a été reprise par d’éminents montaignistes à leur suite, en particulier Hugo Friedrich et Pierre Villey [37][37] Hugo Friedrich, Montaigne, op. cit., p. 266-268 ; Pierre.... Plus récemment Lino Pertile notait que Montaigne se contente d’enregistrer les objets d’art qu’il trouve sur son passage, sans les assortir d’une appréciation esthétique [38][38] « Si dirà ehe, tutto sommato, il materiale artistico....

109

En fait, lorsqu’on lit le Journal attentivement, on remarque un décalage entre l’intérêt certain de Montaigne pour les œuvres d’art et son désir d’en enregistrer la trace dans ses notes de voyage. Pour plusieurs raisons il ne semble pas chercher à consigner dans ses souvenirs tout ce qu’il a pu admirer. Certes la nature cursive des notations lui interdit de s’apesantir sur ce qu’il voit. Les omissions sont d’ailleurs normales dans le journal privé d’un touriste, et elles peuvent affecter parfois de grands monuments. Mais il existe sans doute d’autres raisons à ce silence relatif. S’il y a lieu d’accorder une certaine autonomie au secrétaire dans la rédaction, on ne peut reprocher à Montaigne les omissions de la première partie. Quant à la longue section rédigée en italien, elle n’offrait sans doute pas, comme on l’a vu, des conditions propices à l’expression d’une sensibilité esthétique [39][39] Tel est le point de vue de R. A. Sayce dans « The Visual....

110

On peut donc comprendre que pour disserter des beaux-arts le voyageur n’ait voulu le truchement ni d’un secrétaire ni d’une langue dont il ne maîtrisait pas tous les effets. En art plus que sur tout autre sujet il voulait « pouvoir quelque chose du sien ». Mais comment rendre compte de la même attitude dans la partie du Journal qui est rédigée de la main de Montaigne et en français ? Il faut alors faire intervenir des considérations d’un autre ordre. Peut-être y a-t-il d’abord là une question de tempérament. On connaît ce « goût de l’errance » chez Montaigne, « indice d’une disponibilité qui [lui] permet de vivre au gré de son désir et de suivre un itinéraire où il n’a d’autre guide que sa curiosité » [40][40] Jean-Claude Carron, Lecture du Journal de voyage de.... Cependant, s’il admire un grand nombre d’artistes (par exemple : Jean de Bologne, Bramante, Brunelleschi, Giotto ou Michel-Ange), il ne cite presque jamais leur nom. C’est peut-être que notre aristocrate ne veut pas passer pour un des ces « pédants » (on dirait aujourd’hui un de ces « professionnels ») qu’il méprise et dont la spécialité serait l’histoire ou la critique d’art [41][41] Voir le chapitre « Du Pédantisme » (Essais, I, 25,....

111

Une telle interprétation pourrait se vérifier à la lumière de ce que l’on sait par ailleurs des « préjugés nobiliaires » de Montaigne. Tout ce qui sent l’étude, trahit l’effort ou révèle l’artifice rebute le gentilhomme gascon. Ce qu’il admire chez le « courtisan » de Castiglione c’est l’élégance naturelle, la sprezzatura, qualité essentielle de l’honnête homme. On connaît l’attitude de Montaigne vis-à-vis d’une science trop visible et qui étouffe l’esprit au lieu de la raviver. Si l’on est savant, il ne faut surtout pas affecter de le paraître ; si l’on sait que telle œuvre admirable est signée Donatello ou Dürer, il n’est pas nécessaire de le proclamer en public et encore moins de l’écrire dans ses notes privées. La finesse d’esprit se reconnaît à la façon d’effacer les contours trop évidents du savoir. Voilà qui pourrait expliquer en partie les réticences du voyageur à trop en dire dans son Journal sur les beaux-arts des contrées qu’il visite.

112

La question peut, en outre, s’examiner d’un autre point de vue, celui de l’influence du néo-platonisme sur Montaigne ; car il y a peut-être chez notre voyageur un reste de sévérité socratique vis-à-vis des représentations artistiques : parce qu’elles sont des simulacres destinés à flatter les sens et non à chercher la vérité, le sage platonicien doit les tenir pour suspectes. On connaît les invectives de Montaigne contre la rhétorique qu’il qualifie de « piperesse et mensongère » (Essais, I, 51, 305 a). Ces propos font écho à ceux de Socrate qui, dans le Gorgias, dénigre l’art oratoire en le comparant à une inutile « cosmétique » et en l’opposant à une efficace « gymnastique » :

113

La toilette [cosmétique] est chose malfaisante, trompeuse, basse, indigne d’un homme libre, qui produit l’illusion par des apparences, par des couleurs, par un vernis superficiel et par des étoffes, si bien que la recherche d’une beauté empruntée fait négliger la beauté naturelle que donne la gymnastique [42][42] Platon, Gorgias in Œuvres complètes, t. III, 2e partie,....

114

On voit que les méfaits de la rhétorique sont stigmatisés chez Montaigne comme chez Socrate en empruntant le langage de la peinture. Il faut se méfier d’un « art de tromper et de flatter » (305 c) qui emploie les « couleurs » à des fins contestables. Voyez l’Arétin avec sa « façon de parler bouffie et bouillonnée de pointes, ingénieuses à la vérité, mais recherchées de loing et fantasques » (307 a). Comme Socrate, Montaigne a horreur de la cosmétique (kommôtikè), artifice par excellence de la séduction. Qui sait si le maniérisme exubérant des peintres italiens ne rappelait pas au voyageur celui des poètes et philosophes qu’il méprisait : Ficin, Bembo, Equicola… ? C’est à propos d’eux qu’il écrira : « Si j’estois du mestier, je naturaliserois l’art comme ils artialisent la nature » (Essais, III, 5, 874 c).

115

Il est pourtant des arts que Montaigne sauve du discrédit qui pèse sur eux : ce sont les inventions techniques dont il fait grand cas tout au long de son voyage [43][43] Villey écrit à ce propos : « Les travaux de l’industrie.... On a beaucoup parlé de l’intérêt de Montaigne pour les fontaines et les jeux d’eaux italiens [44][44] Voir I. Buffum, L’influence du voyage de Montaigne.... Déjà à Neufchâteau, à Constance, à Augsbourg, les voyageurs avaient été intrigués par d’ingénieuses machines hydrauliques. Mais en Italie leur admiration est sans bornes. Dans les jardins de Pratolino ou à la villa du Castello, Montaigne s’extasie devant les merveilleux artifices des jeux d’eau. Tout cela est nouveau et divertissant pour lui. A Tivoli la musique des orgues hydrauliques, obtenue par le puissant « rejaillissement d’une infinité de surgeons d’eau » le remplit d’admiration. Voilà un « art », au moins, qui utilise toutes les ressources de la nature puisqu’il produit « une vraye musique et d’orgues naturelles ». Certes le son en est « contrefaict », mais cette contrefaçon a une valeur positive puisqu’elle suit les « mêmes raisons de nature » (infra, VIII, p. 129).

116

A mesure que se déroule le périple on observe un effet de crescendo dans l’admiration et le plaisir de Montaigne. La Villa Lante à Bagnaia possède de si belles fontaines qu’elles semblent surpasser celles de Pratolino et de Tivoli. C’est que l’architecte, Tommaso Chinucci, ajoutant toujours de nouvelles inventions aux anciennes [« e così aggiugendo sempre nuove invenzioni alle vecchie »], a mis dans cette dernière construction beaucoup plus d’art, de beauté et d’agrément qu’ailleurs [« ha posto in questo suo ultimo lavoro assai più d’arte, di bellezza, e leggiadria »]. Dans la description du touriste les superlatifs abondent : « infiniti disegni », « assaissimi modi diversi », ou encore « bellissimi viali con appoggi di bella pietra, lavorati molto artificiosamente ». Montaigne renchérit plus loin avec un jugement personnel : « Certo, s’io me ne intendo, porta questo loco di gran lunga il pregio dell’uso e servizio delle acque » [Autant que je puis m’y connaître, cet endroit l’emporte de beaucoup sur les autres par l’usage et l’emploi qu’il fait des eaux] (infra, XV, p. 210).

117

A la Villa Farnèse de Caprarola, dans le Latium, Montaigne admire le palais bâti pour le neveu du pape Paul III. Dans le parc, orné de terrasses et de fontaines, il remarque une grotte où l’on a simulé une chute de pluie à s’y méprendre :

118

Fra le altre [cose c’è] una grotta la quale, spruzzendo l’acqua in un laghetto, con arte fa parere, et alla vista et al suono, la scesa della pioggia naturalissima.

(infra, XV, p. 211)

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